VALEURS SENEGALAISES TRADITIONNELLES, HIER, AUJOURD’HUI, DEMAIN
1. - Valeurs sereer, vécue hier : « O kin o Yal Jom fo o Yal xoox »
Dans cette seconde partie de la communication, il va être procédé à un inventaire des valeurs traditionnelles, non seulement sérèer, mais sénégalaises, en suivant l’axe déjà tracé dans la première partie. Il s’agit de montrer la composante religieuse, voire les fondements mystiques, de telle ou telle valeur, qui est étudiée seulement sous l’angle socio-culturel dans les autres communications. Nous voulons montrer également la cohésion interne de ces valeurs et leur articulation autour de quelques unes qui sont déterminantes. Au terme de cette démonstration, nous pourrons conclure que certaines de ces valeurs de vie ont été renforcées par leur lien avec le monde invisible et les énergies spirituelles qui en découlaient. Le problème est de regrouper ces valeurs autour de quelques notions essentielles. La vie traditionnelle en expose trois : Les valeurs sociales, dans la famille, dans les relations humaines et dans la société politique.
- Les valeurs économiques, se rattachent au travail, aux technologies et au progrès. - Les valeurs écologiques, touchant la noblesse du travail de la terre, le respect de la nature, les pactes renouvelés avec les puissances de fertilité. Ces trois groupes se rattachent à un quatrième qui les recouvre tous, celui des valeurs dites personnelles, parce qu’elles construisent la qualité humaine de la personne, valeurs du Jom et de toutes les composantes du Jom. Ce quatrième groupe est fondamental, car il est l’objectif de l’éducation des jeunes, et les autres valeurs dépendent en quelque sorte de lui. C’est donc à partir d’un ensemble de valeurs personnelles que se sont développées les valeurs traditionnelles, face au milieu humain, aux réalités économiques de la survie et face au milieu naturel. Ce qui a donné sa spécificité à cet ensemble de valeurs, dans l’ethnie sérèer, c’est le noyau irréductible, constitué au cours des générations, par une vision du monde et l’influence des entités spirituelles sur le groupe. Une clef de cette superstructure peut être proposée dans cette formule : O kin, o Yal Jom, o Yal xoox. L’homme n’est pas le seul remède de l’homme. Il y en a un second, le xam xam. L’homme est à la fois détenteur du Jom et du Xoox. Le Jom, nous allons le voir, est l’ensemble des valeurs humaines. Le Xoox, ou la tête, est à la fois le savoir et le pouvoir spirituels. Les deux composantes, humanistes et spirituelles, se confondent dans l’unité de l’homme exemplaire et se renforcent réciproquement. Détenteur du Jom, parce que détenteur du savoir et du pouvoir. Inversement, capable de ce savoir et de ce pouvoir, parce qu’ayant la qualité du Jom, et n’utilisant pas son pouvoir au service du mal, comme les « Mangeurs d’hommes » mythiques, périodiquement dénoncés. Il est le contraire du Caxan, qui engendre le Jaxas, le Yaq et le Nak dolé. Ce que nous voulons montrer, c’est qu’au cœur de chacune de ces valeurs, il y a la composante spirituelle, qui la conforte et l’oriente vers le Bien.

AU SOMMET DE LA PYRAMIDE LES VALEURS PERSONNELLES
Nous les avons résumées dans le Jom. En fait, ces valeurs de la personne sont plus nombreuses dans la terminologie wolof et sérèer. Le JOM est le point d’honneur. Il est préférable à toute autre valeur et le détenteur du Jom est prêt à souffrir et à faire le sacrifice de sa vie ou de sa richesse, plutôt que d’un être privé. La TERANGA est la dignité, pour les autres et pour soi. Elle est un des fruits de la liberté. Dans d’autres vocabulaires, comme dans le vocabulaire chrétien, elle a le sens de sainteté. Le Saint est le Yal tédanga, celui qui est respecté à cause de ses vertus héroïques, de même que la société respecte quelqu’un à cause de sa richesse ou de sa situation. La KERSA est la politesse, la délicatesse, l’urbanité, l’égard que l’on doit à toute personne. Elle était un des buts de l’éducation traditionnelle. Le MUN est la patience, faite de maîtrise de soi et de force morale. Le WARGAL est le devoir social. On le retrouve dans les autres valeurs de l’homme social ou économique. Le mérite d’une vie réside dans l’accomplissement de tout son Wargal. S’il ne donne pas à l’homme les moyens de vivre, il lui donne des raisons de vivre. Le NJAMBAR est le courage, l’héroïsme. Il exalte la puissance de l’homme dans la lutte et dans la guerre. Il fait de l’homme du JOM un héros. Le NJAMBAR est un des lieux où se réalise la fonction de l’humain et du spirituel dont nous avons parlé. Pour que son détenteur le manifeste en force, il lui faut une source d’énergie plus forte que celle dont il dispose ordinairement. Ce supplément d’énergie, « ce supplément d’âme » au sens bergsonien, il le trouve aux sources de la Transcendance. Des énergies nouvelles vont l’envahir, venues des Ancêtres, des Pangol et finalement de Roog, et lui permettre de faire face à son combat. Lorsque le fils de Waagan FAYE, Diata Waagan FAYE, cadet de Mbar Waagan, voulut se venger du serpent qui avait tué la femme qu’il aimait, son esprit s’enfonça dans les ténèbres. Une femme lui dit : « Laisse ce que tu fais. C’est Roog qui tue ». « Alors, répondit-il, je vais me battre avec Roog pour voir ». Il fit harnacher son cheval et battre les tam-tams Revêtu de sa tenue de combat, il monta son étalon, sanglé jusqu’au sang. Face aux tam-tams pour amplifier ses forces du fluide vital émanant de leur rythme, il lança aux griots : « Mbak an O ! », Frappez pour moi ! » Les roulements s’enflèrent, le cheval de bataille de Diata prit son élan et s’éleva dans les airs... Le fragment du Mythe de Diata Faye s’achève par ces mots : « Jusquà présent, il ne s’est pas posé à terre ». Voilà le supplément d’âme », qui a fait de Diata un héros de l’amour. A la Base de La Pyramide,
LES VALEURS DE L’HOMME SOCIAL
Elles sont avant tout des valeurs d’intégration sociale et de solidarité, à la fois dans la Famille, dans le groupe de classe d’âge ou le groupe social et dans la société politique. Elles sont à la fois cohésion et contestation selon les modèles traditionnels, c’est-à-dire contestation sans remettre en cause le système. Comme les valeurs de la personne, elles ont un contenu religieux et sont plus fortes, lorsque leur détenteur est en relation vitale avec les Entités spirituelles. Prenons comme exemple les relations familiales : respect des ancêtres, des Sages, des Aînés. Ces trois valeurs se tiennent et découlent des relations déjà signalées entre les vivants et les disparus. Ce qui fait la force de la cohésion familiale à l’époque traditionnelle, c’est que les Anciens sont les intermédiaires avec les Puissances familiales de l’au-delà. Les Pangool et Ancêtres disparus veillent sur leur famille et maintiennent l’équilibre entre les membres. Les anciens ont le savoir et le pouvoir. Aussi les jeunes les écoutaient avec attention. Les Aînés ont également une fonction. Ils sont intermédiaires entre les Anciens et les Jeunes. La hiérarchie n’est pas seulement sociale. Elle se rattache à un ordre spirituel. Les Anciens sont « La Sagesse », les Aînés sont « Miroir de la Sagesse ». Le respect des cadets et des petits enfants est d’une autre nature, plus religieuse, celle-là. Les enfants et cadets sont : « Maison des forces neuves » « Chances », surtout si leurs puînés sont en vie. « Transmetteurs des énergies vitales », car étant eux-mêmes en croissance, ils communiquent cette puissance de grandir à ce qu’ils touchent. Aussi vont-il porter sur leur tête la calebasse des premières graines à semer, lors de la première semence, appelée A tup à pérand. « Voyants et diseurs de l’avenir ». Si un de ces enfants annonce quelque chose, elle se produit presque toujours. « Malaka, Anges », ils sont purs et en communion avec le monde invisible. Lors des sacrifices pour les morts on leur donne à manger ce qui doit passer dans l’autre monde. « Contestation du pouvoir des aînés », pour redynamiser le groupe. 3 Gardiens des réserves de vivre et des dépôts familiaux. Alors que les aînés dilapident et gaspillent, les cadets auxquels on a confié un dépôt le conservent avec soin car leur pouvoir ne dure qu’aussi longtemps que le dépôt. Dès que les réserves sont finies, leur pouvoir cesse ; aussi le gardent-ils le plus longtemps possible. « Protégés des mères, parce que futurs protecteurs d’elles ».
Valeurs de la Cité Négro-africaine
La Cité négro-africaine est traditionnellement une vie de famille à laquelle participent les vivants et les défunts. Le chef n’est qu’un chef de famille plus important. Toute la tradition orale rapporte que les fondateurs, tels que Mendis ou les défricheurs de la forêt du Sine, ont été souvent attirés par les Pangol ou les Puissances tutélaires au lieu de leur implantation. Le système politique des Lamane et des Diaraf, qui assumèrent le pouvoir au début, était lié aux Puissances tutélaires. Par la suite, les Gelwaar prirent le pouvoir, guidés eux-mêmes par leurs puissances tutélaires. Pangool de Mayssa Waaly Jon était Ginaru et Mayssa Waaly suivait de près ses inspirations. Les dix premiers Maad à Sining furent des rois charismatiques et ils sont eux-mêmes devenus Pangol et font l’objet d’un culte. La prise du pouvoir était la résultante d’un accord passé avec les Puissances tutélaires du Sine. Elle donnait lieu à un rituel précis, qui se déroulait, soit à Ndoron, auprès de Laga Ndong, soit à Konem, auprès de Julant Le pouvoir reposait sur une assise religieuse. Tous les candidats à des postes modestes se pliaient à ce rituel, allant quelque fois jusqu’à Simal ou en pays Hiréna pour se rendre favorables ces Puissances. Il ne semble pas que cette pratique ait sensiblement diminué. Le cérémonial du Sacre du Maad à Sining montrait jusqu’à quel point la vie politique plongeait ses racines dans le sacre. Le nouveau roi devait accomplir un périple à travers tous les haut-lieux du Sine, offrir partout des sacrifices aux Pangol et achever ce pèlerinage aux sources à Mbissel, sur le tombeau de Mayssa Waaly, auprès des manes du fondateur. Il devait passer une nuit en tête à tête avec lui pour s’imprégner de son esprit. Les valeurs civiques, on le voit, plongent leurs racines dans l’histoire et dans la spiritualité traditionnelle : l’obéissance aux chefs, le sens civique, la participation responsable. La contestation est une valeur civique traditionnelle à condition qu’elle demeure dans les limites du système. Elle permet de proposer et d’adopter de nouveaux modèles politiques et de dynamiser la vie publique qui se scléroserait dans la répétition des mêmes modèles. Ces valeurs ont été certainement efficaces, puisque la société sérèer traditionnelle avant les Gelwaar et après eux a créé une civilisation politique agraire qui a duré près de mil1e ans.
VALEURS D’ORDRE ECONOMIQUE ET ECOLOGIQUE
Parmi les principales valeurs, il faut souligner la noblesse du travail de la terre dans la pensée traditionnelle. Les travaux matériels non agricoles étaient considérés comme inférieurs par rapport à ceux de la terre. Quand bien même les forgerons et autres artisans étaient plus riches que les paysans, ils se trouvaient dans une condition subalterne, devaient vivre et se marier entre eux. Travail de la terre et de la technique sont en liaison avec les Puissances transcendantes. Les productions du sol dépendent de Dieu. Les prières sérèer le rappellent. Les rites des premières semailles le soulignent. Après la moisson, les prémices des fruits de la terre sont offertes aux Pangol et aux ancêtres, en remerciement de la fécondité et de la fertilité assurées par leur aide à leurs descendants. De même, certaines techniques ont été enseignées aux forgerons et aux bijoutiers par les Puissances du monde invisible. Lorsque Daus Faye, l’ancêtre des forgerons du pays sérèer, commença le travail de la forge, il travaillait avec ses mains magiques, brûlées le jour et guéries dans la nuit. Une nuit, il constata qu’un esprit avait dessiné sur le sable le premier instrument, le Sanghir, la pince à forger. Il en fabriqua une immédiatement et n’eut plus à se laisser brûler les mains. Ainsi, l’origine des techniques, la spécialisation et la division du travail, proviennent des Puissances spirituelles, qui ont voulu venir en aide aux hommes, selon la tradition orale. Si le paysan respecte la Terre, les arbres, et d’une manière générale, la nature, c’est à cause des Puissances spirituelles. De même, les interdits de travail en certains lieux et à certains jours ont été portés pour des raisons appartenant à la religion. Le lundi est un jour où les Sérèer ne doivent pas travailler la terre, non pas parce que le jour est maléfique, mais au contraire parce qu’il est sacré. Il devient dangereux de toucher le sacré en ce jour. Signalons encore la grande valeur de la conscience professionnelle et du respect du bien des autres. Dans le village, aucun outil, aucun animal perdu, aucun grenier de mil ne couraient le risque d’être volés, les devins et les yal Pangol avaient les moyens de découvrir les voleurs et de les atteindre en eux-mêmes ou dans leur famille. Il y avait donc da valeurs d’honnêteté, de respect de la terre et du travail, dont les racines étaient religieuses.
II. - Aujourd’hui la crise des valeurs traditionnelles
Une remise en cause
Hier, nous avons connu la période où les valeurs traditionnelles étaient porteuses d’efficacité dans la vie et apportaient une réponse satisfaisante aux problèmes des hommes. Aujourd’hui, nous assistons à la remise en cause des modèles de vie et des valeurs traditionnelles, au nom de leur inefficacité pour le développement et le confort familial. Miser toute sa vie sur ces modèles reviendrait à accepter de vivre comme ont vécu les parents dans le secteur rural et les jeunes ne l’acceptent plus.
Conséquences de la remise en cause
Les cohésions sociale et familiale ont été les premières atteintes. On a assisté depuis la fin de la colonisation à l’éclatement de la grande famille, à l’autonomie des familles nucléaires, à la disparition des champs collectifs familiaux, à un certain affaiblissement des classes d’âge traditionnelles, qui revient sous d’autres formes (organisation d’un bal pendant les mois d’août avec une boite électrophone), disparition progressive de la grande initiation des Kasak, réduction des Ndut, nombre grandissant des circoncisions en bas âge, en dehors d’initiation, à l’exception du Ndokki Njambar, de l’habit traditionnel du Njuli. La société rurale a perdu la possibilité de reprendre en main la jeunesse et de lui donner l’essentiel de l’éducation d’autrefois. Les vieux le déplorent, mais sont désarmés. Pour eux leur tradition est en péril.
Causes de la crise des valeurs traditionnelles
Avant de proposer les remèdes pouvant remédier à cette aise, il faut en analyser les causes conjoncturelles et les causes profondes. Il y a en effet les causes conjoncturelles. La mutation des mentalités et des comportements de la seconde moitié du XXe siècle est un phénomène mondial. Même des institutions aussi enracinées dans l’histoire que les Eglises ou des mouvements de pensée aussi puissants que le courant marxiste ont été obligés de faire une mise à jour. A plus forte raison, une société qui entre dans la civilisation industrielle. Voici quelques unes des causes de la crise :
La marginalisation des Anciens
Lors de la création des premières coopératives, ou des premières structures de responsabilisation, ce sont des jeunes qui ont été choisis comme peseurs, secrétaires, présidents, et non les anciens qui détenaient et disaient la sagesse. En 1947, lors de l’élection du premier Conseil Municipal de la Communauté mixte de Fatick, l’arrêté du Haut-Commissaire stipulait que les futurs conseillers devaient savoir lire et écrire. On ne put trouver à Fatick une liste de notables de 17 membres, sachant lire et écrire. Il fallut mettre des jeunes, ce qui créait un déséquilibre à la fois social et politique. L’argent : devenu la clef de la réussite, pour laquelle tout devient permis ; La ville, anonyme et appel constant à la distraction ; Les loisirs, avec leur trop plein d’excitation sexuelle et de violence ; Les idéologies, qui cherchent à faire de la jeunesse un instrument docile ; Les interventions administratives, comme celle dont nous venons de parler à propos des conditions d’admission à la vie publique, ou bien les décisions d’interdire les loisirs avec tam-tam, même dans le secteur rural, sous prétexte de sécheresse ou de ramassage des semences. La vie traditionnelle remplissait une fonction ludique, au niveau des familles et au niveau des villages, avec l’organisation de loisirs, de compétition entre villages, de fêtes pour la détente sociale. Leur interdiction fréquente pour des motifs peu convaincants ne peut que contribuer à la crise des valeurs traditionnelles.
L’Ecole
Nous n’avons pas mis en première position l’Ecole comme facteur de la crise des valeurs traditionnelles, car cette crise aurait eu lieu dans le cadre de la modernité, même dans les lieux où il n’y avait pas d’école. Il faut toutefois noter que l’Ecole a une part de responsabilité dans cette crise, à cause du climat dans lequel elle place trop souvent les élèves, surtout à partir du secondaire. Climat d’individualisme visant à la réussite sociale à tout prix. Climat de relativisme moral. Climat de contestation en commençant par la famille. Climat de distance vis-à-vis de la religion. Beaucoup d’élèves secondaires se réclament aujourd’hui de l’authenticité africaine, mais de façon verbale, car dans la réalité, elle se nourrit des modèles et des valeurs occidentales dont elle connaît l’efficacité pour le progrès et le confort personnel.
Le comportement des adultes doit être aussi mis en cause. Ils étaient hier le « miroir de la sagesse ». Or aujourd’hui, le miroir de la sagesse s’est brisé, les adultes voulant vivre comme les jeunes. Les jeunes se détournent des adultes et ils se comportent comme s’ils étaient eux-mêmes. « Maison de l’Esprit », Tout devient faussé. Un jeune arbre a besoin de tuteur. Or les jeunes veulent assurer eux-mêmes leur tutelle. Les substituts du « Père » deviennent de plus en plus les groupes de jeunes, les Clubs, la rue, les spectacles, les bals, les loisirs de tout genre et payants, créant une ambiance, imposant des comportements et des modes suivies grégairement.
Exode rural et migrations
L’exode vers les villes et le brassage des grandes cités entraînent le relativisme religieux, l’avènement d’autres loisirs et rend plus difficile une éducation de type traditionnel. Sans doute, de nouvelles solidarités se créent, mais les anciennes s’affaiblissent. On va vers une société permissive. Les mariages se nouent dans une ambiance nouvelle, précédés souvent par l’union libre. Sans faire allusion ici à la prostitution galopante, on constate la tendance des jeunes filles à rechercher des fiancés ayant des moyens matériels. Une nouvelle échelle des valeurs est en train de se créer. La pyramide des valeurs présentée plus haut est en passe d’être renversée.
Causes profondes de la crise.
Nous en retiendrons deux.
L’affaiblissement, mais non la négation des valeurs religieuses et la marginalisation de la sagesse des anciens. L’affaiblissement de l’esprit religieux, en milieux animiste, musulman et chrétien. Pour rester dans l’analyse bergsonienne, la tension religieuse intérieure communique la force d’âme et l’énergie qui permet la qualité de vie humaine. Inversement, la baisse de tension spirituelle, en diminuant une certaine force d’âme, provoque le relâchement de l’homme et de la société. Nous le constatons au terme de cette analyse. Dans les valeurs personnelles, nous remarquons la montée de l’égocentrisme, de l’individualisme, le manque de persévérance dans les engagements. Pour les valeurs de l’homme social, nous voyons une intégration familiale et sociale plus fragile, le manque de respect envers les adultes et les aînés, la baisse du sens civique. Dans les valeurs du travail, on parle de baisse de la conscience professionnelle, des détournements de biens collectifs. Cependant, il faut souligner la volonté d’un grand nombre d’œuvrer pour le pays ou pour la profession. L’individualisme est souvent le revers du désir de promotion et de progrès.
III. - Demain, pour une insertion des valeurs sénégalaises
En nous réunissant pour mettre en œuvre un nouveau système d’éducation ayant pour fondement les valeurs propres du pays, afin de surmonter la crise de ces valeurs et de répondre aux aspirations nouvelles, nous avons peut-être eu beaucoup d’ambition. En fait il faudra plusieurs années et plusieurs colloques pour faire passer notre projet dans la réalité sociale, mais l’expérience doit être tentée dès cette année par les responsables de l’éducation et par les bonnes volontés. Nous ne sommes pas les premiers en Afrique de l’Ouest à nous préoccuper de ce problème. Les Départements sénégalais de l’Education et de la Culture, les délégations de l’UNESCO et les instances spécialisées qui ont organisé ce Colloque ont déjà mis la main à la charrue depuis plusieurs années. Ce qui< est nouveau dans ce colloque sénégalais, c’est la volonté du Gouvernement d’être efficace, réalisateur, pragmatique, au besoin en se contentant de résultats peu nombreux, mais significatifs. Les animateurs du Colloque doivent donc conclure leurs études par des propositions concrètes, susceptibles d’être mises en œuvre immédiatement. Dans cet esprit, voici quelques propositions qui pourraient constituer l’amorce d’une politique éducationnelle visant à insérer les valeurs spécifiques sénégalaises. Ces propositions s’articulent autour de trois pôles : -Six principes d’action ; -Quatre priorités ; Les moyens de passer à une action pratique immédiate.
PRINCIPES D’ACTION
1. Chercher à répondre aux aspirations de la jeunesse scolarisée et non scolarisée, afin de bâtir une politique sur des fondements valables. Dans cet esprit, chercher à connaître ces aspirations, les soumettre à une critique raisonnable, dialoguer avec ceux qui l’expriment. 2. - Opter résolument pour la modernité. Ceci implique le rejet de tout archaïsme et des formes périmées. Dans le langage, l’écriture et la symbolique, s’appuyer sur ce qui passe et sur ce qui vit aujourd’hui. 3. - Réinterpréter les valeurs du passé - en allant aux racines du passé ; - en sauvegardant la sagesse des Anciens ; - en utilisant de plus en plus dans l’éducation les langues nationales ; - en utilisant l’histoire locale, la culture locale. Il s’agit de transmettre l’héritage du passé, mais dans une forme moderne. 4. - Associer les familles à cette revalorisation de l’héritage national. Ne pas les convoquer seulement les jours de grève ou de crise, mais à toutes les étapes de l’élaboration et de la mise en route de cette nouvelle politique. Ainsi se réalisera partiellement la démarginalisation de la sagesse traditionnelle. 5. - Respecter ce qui est religieux. Dans le cadre institutionnel de la laïcité, promouvoir le respect des valeurs religieuses, des institutions et des activités religieuses. Il ne s’agit pas de soutenir telle ou telle religion, ni de porter des jugements. Il s’agit de cesser, dans certains milieux, de détruire le sens religieux des jeunes. Ceci est inadmissible dans un pays religieux, pluraliste, tolérant, dont la culture est imprégnée de spiritualité. Nul ne doit être autorisé à l’affaiblir, dans le cadre de l’éducation ou de l’enseignement. 6. - Une priorité nationale. L’élaboration et la mise en œuvre d’une politique éducationnelle visant à insérer les aspects les plus valables des valeurs traditionnelles sénégalaises doit constituer une priorité nationale.
LES PRIORITES
Quatre valeurs méritent d’être prônées en priorité, à cause de leur importance dans la qualité des hommes, et pour leur importance dans la construction nationale : 1. - La solidarité des groupes, avec l’esprit de partage, de discipline de groupe librement consentie et de participation à la vie de la communauté. 2. - Le courage et l’effort continu, dans le travail, la lutte, les compétitions, de toute sorte, avec les vertus ancestrales. . 3. - La conscience professionnelle, qui refuse, pour l’honneur, la tricherie, la mauvaise qualité du travail, le manque de conscience, le détournement, mais qui rejoint les vertus ancestrales du Wargal et du Jom. 4. - Le téranga. Respect des aînés, respect des adultes et anciens, respect de ses supérieurs et de soi-même. Le tédanga se manifestera par une politesse sénégalaise, impliquant des gestes et des formules de politesse, spécifiquement sénégalaises.
LES MOYENS DE CETTE POLITIQUE
1. Pour recommander l’utilisation des langues nationales, de l’histoire nationale et de la littérature nationale dans les programmes. 2. - Pour recommander de sensibiliser les enseignants et les élèves-maîtres en formation aux objectifs et aux priorités de cette politique éducationnelle. 3. - L’école doit apporter de plus en plus, non seulement l’instruction, mais la sagesse que donnait l’initiation et l’éducation traditionnelle. La possibilité de regrouper pendant quatre ou six années des groupes de jeunes aussi importants, offre une possibilité de mise en œuvre de cette politique. 4. - Les activités parascolaires, si développées dans d’autres pays, surtout de langue anglaise, offrent également des possibilités de regroupement en dehors de l’ambiance scolaire, et plus proches des jeunes,
VERS LES FAMILLES
Les associations familiales doivent élargir leurs centres d’intérêt par rapport à l’école. Si elles sont motivées, elles intègreront davantage leurs écoles dans la vie du village. De même que les directeurs et les enseignants se sentiront mieux intégrés dans la vie et les structures du village. Ce problème de la réussite de l’intégration des enseignants dans la communauté villageoise est crucial. Si le Kasak et le Ndut ont autrefois réussi leur mission éducative de la jeunesse, c’est parce qu’ils associaient dans une seule communauté éducative, Sages, chefs de famille, encadreurs, jeunes initiés. La communauté éducative au niveau du village doit se reformer autour de l’école.
VERS LA SOCIETE
Les pouvoirs publics, à tous les niveaux, depuis la Communauté rurale et l’Arrondissement jusqu’au Gouvernement, en passant par le Département et la Région, peuvent contribuer à faire prendre conscience de la gravité de ces problèmes aux Sénégalaises et aux Sénégalais, en appuyant de leur haute autorité les orientations qui seront proposées au Colloque. Des expériences peuvent être tentées à l’occasion des Colonies de vacances ou des Camps, à condition de ne pas prétendre reproduire les Kasak et de respecter à cet égard le IIe Principe d’Action que nous avons proposé.
VERS LES CONFESSIONS RELIGIEUSES
L’éducation la plus profonde est sans doute l’éducation religieuse, car elle saisit la personne « corps et âme ». Novices, Postulants, Séminaristes, Disciples de Confréries suivent, parfois pendant de longues années, une formation qui n’est pas la même selon les vocations, et qui s’adresse à une élite spirituelle. Même dans le cadre d’une telle formation, doit se réaliser la réinterprétation des valeurs traditionnelles. Prenons comme exemple le concept du Jom dans la vie monastique. Dans l’interprétation traditionnelle courante, le Jom suscite le sang froid, la grandeur d’âme, parfois même le refus de s’incliner devant l’adversité. Il n’est pas rare que le jeune moine refuse de s’humilier au nom du Jom et de justifier son attitude au nom d’une valeur de sa culture. Une éducation plus profonde de la valeur du Jom devait au contraire faire découvrir que le Jom monastique est une valeur qui doit aider à accepter toutes les observances régulières. Les éducateurs religieux de toute confession doivent être intéressés à la question. Le Colloque ne manquera pas de leur adresser un appel pour qu’ils contribuent pour leur part à la réintégration et à l’insertion des valeurs traditionnelles sénégalaises dans toutes les formes de l’éducation.
(source Ethiopiques N°31 de l'année 1982) |